Chère Madame Biret,
Je vous adresse cette lettre que j’ai voulu déjà vous écrire depuis très longtemps. Elle est inspirée par ma conviction que nous avons rarement l’occasion de remercier les personnes qui nous ont influencés profondément. Or, il y a peu de personnes qui m’ont influencé autant que vous. Et je tiens à vous l dire. Permettez-moi de m’expliquer un petit peu.
Nous nous sommes rencontrés il y a plus de cinquante ans. Si je croyais au hasard, je dirais que le hasard en était la cause. En effet, notre rencontre fut tout simplement l’effet d’une simple coïncidence. De passage à Bruxelles, j’en profitais pour aller écouter un concert au palais des Beaux-Arts. Avant le concert, un monsieur s’avançait sur la scène pour annoncer (si je me souviens bien) que le pianiste qui devait jouer le Capriccio de Stravinsky était indisposé et qu’il serait remplacé par une toute jeune pianiste qui avait appris la partition en deux semaines. Je ne retenais pas le nom de la pianiste.
Je ne connaissais pas la partition de l’oeuvre, mais je savais que l’apprentissage d’une partition de piano de Stravinsky ne se faisait pas en deux semaines. J’étais donc très curieux de voir comment la pianisteallait faire. Vous êtes entrée sur scène dans une jolie robe blanche, telle qu’elle est représentée sur la photo qui figure dans le livre Idil Biret, une pianiste turque en France. Je ne vous cache pas que j’étais éblouï.
Ensuite, vous avez joué cette oeuvre avec une simplicité absolument miraculeuse, comme si vous improvisiez la musique au fur et à mesure, et sans aucune hésitation. Je savais que j’avais assisté à un phénomène que je n’aurais jamais cru concevable.
Comme, de ce temps-là, encouragé par le bon résultat au concours pour jeunes chefs d’orchestre à Besançon, je rêvais d’une ‘carrière’ de chef d’orchestre, je me suis tout de suite procuré la partition de l’oeuvre, dont la lecture confirmait mon impression que l’apprentissage d’une oeuvre pareille ne se faisait pas en deux semaines. Cependant, vous l’aviez fait. Vous aviez prouvé que Nadia Boulanger avait tort lorsqu’elle vous avait déconseillé de le faire, en disant que c’était de la folie.
J’étais fort impressionné.
J’étais aussi extrêmement naïf. C’est ainsi que j’ai fait l’inimaginable. Je ne me souviens plus exactement comment j’ai trouvé votre adresse, mais je vous ai écrit une lettre pour vous dire mon admiration. Et, par la grâce d’un autre miracle, vous m’avez répondu très gentiment, et vous m’avez invité à vous rendre visite à Paris. Je n’y croyais pas mes yeux, comme si une déesse était descendu sur la terre pour me voir. Je ne suis pas bon observateur, et je ne pourrais pas reconstituer l’image de l’appartement où vous demeuriez avec vos parents pas loin de la tour Eiffel, mais je n’oublierai jamais l’ambiance de gentillesse, celle de vos parents ainsi que la vôtre. Il y avait un autre invité, musicien lui aussi, que je ne connaissais pas, et dont je n’ai pas retenu le nom.
Sans entrer dans les détails, les circonstances m’ont encouragé à poursuivre une autre piste que celle de la musique, bien que celle-ci soit restée le moteur de ma vie. Mais au bout d’un séjour de quinze ans aux Etats-Unis, je suis revenu en Europe, et plus précisément aux Pays-Bas, où je fus nommé professeur de philosophie à la faculté de science de l’université de Nimègue, et c’est là que, pour ainsi dire, je vous ai retrouvée sur mon chemin d’une façon complètement inattendue. Un jour, mon fils (bon musicien) avait invité un copain avec qui il aimait écouter de la musique. Je travaillais dans un autre coin de la maison lorsque mon fils est monté me voir pour me dire qu’il venait d’écouter un CD extraordinaire avec la sixième symphonie de Beethoven dans une version pour piano. Je lui demandai le nom du ou de la pianiste. Il prononça votre nom et je me sentais basculer dans le vide. Depuis ce jour, je n’ai pas cessé de chercher vos disques, et à chaque fois, je fus bouleversé par la transparence, la simplicité sublime de votre jeu de piano, et, pour tout dire, la beauté de la musique que vous créez en la jouant.
Ce n’est qu’en lisant le livre que j’ai découvert l’ampleur de votre talent. Et je ne doute pas un seulmoment que, dans les années à venir, lorsque la jalousie de vos contemporains aura disparu avec leur existence, on redécouvrira l’immensité de votre contribution à l’humanité. Pardonnez-moi de parler ainsi, mais je le fais parce que c’est vraiment ce que je pense.
Depuis ma retraite, je consacre beaucoup de temps à la musique. Déjà j’avais continué d’en faire, surtout comme organiste, d’abord aux E.U., et au Canada, et ensuite aux Pays-Bas où j’étais titulaire d’un orgue dans la ville d’Arnhem. Lorsque je me suis établi en France, j’ai continué à jouer de l’orgue dans plusieurs églises. C’est ainsi que, depuis que le petit orgue historique (construit par le célèbre Aristide Cavaillé-Coll) de Gignac (pas loin de Montpellier) fut restauré dans son état originel (en 2010), j’en suis devenu en quelque sorte le titulaire. Comme il est modeste, et le pédalier ne compte pas pour grand’chose, je joue souvent des œuvres qui peuvent aussi se jouer au piano. Et c’est ainsi que je me suis remis aussi un peu au piano. Je vous raconte tout ceci pour vous dire qu’il n’y a pas une journée qui passe sans que je pense à vous. Je me demande comment vous joueriez les pages que je travaille. Et j’ai toujours devant moi l’image sonore de vos interprétations, que je regarde comme de vraies créations, où chaque chose a sa place, où la musique coule comme de source, limpide et transparente. Et je vous remercie d’être ainsi devenue à votre insu, une présence mystérieuse dans ma vie. En vous écoutant, je pense souvent aux mots de Socrate, qui par la voix de Platon, nous apprend que (je le cite librement) l’artiste est le moyen par lequel passe le message divin.
Dans ce contexte, je me dis souvent que vous seriez l’interprète idéale du Clavier bien tempéré de Bach Vous avez toutes les vertus nécessaires pour le faire: le respect de la partition sans compromis, la clarté du son, le sens du discours musical, et surtout la créativité pour en faire une œuvre à chaque fois nouvelle.
Je sais que je risque que vous ne vous souveniez plus de ma courte visite à Paris. Mais je voulais, avant qu’il ne soit trop tard pour moi, vous dire toute l’estime que je vous porte. Et je vous le dis de tout cœur.

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